ODYSSEUS RACONTEOPÉRATIONS SENTINELLES

OP642 – Plongée au dessus des munitions immergées

Nous sommes nombreux dans l’équipe à nous intéresser à la problématique des munitions immergées dans les lacs, mers et océans depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Le lac Léman n’échappe pas à l’Histoire. Et pourtant… Rien ne prouvait effectivement la présence de ces munitions, aucun dossier ne voyait le jour malgré les enquêtes de journalistes et les diverses recherches scientifiques. Nous décidons donc d’inscrire les munitions immergées dans nos Opérations Sentinelles. L’OP642 naissait du nom de la question posée au gouvernement suisse sur le sujet.


Photo © Franck LEBRUN

OP642 – Acte 1 – Découverte des munitions immergées

Novembre 2019 – Après avoir croisé les informations glanées sur le Web et auprès d’historiens et témoins, une petite équipe de plongeurs part à la recherche des fameuses munitions immergées.


Photo © Lionel RARD

Deux jours d’exploration et de plongées permettent de découvrir plusieurs caisses de munitions, immergées par plus de 50 mètres de fond dans une zone sensible, à proximité de points de captage d’eau potable et d’un  gazoduc.



A l’issue d’une conférence de presse à Genève, les premières images sont diffusées, exposant sur la place publique le sujet et les risques. Les autorités suisses font face au questionnement et à l’inquiétude de ses concitoyens devant ce danger potentiel.



Odysseus 3.1 est alors officiellement mandatée par l’Université de Genève afin de mener une campagne d’investigation.

Un an plus tard…

Notre dernière opération de l’année 2020 nous ramenait dans les eaux du Lac Léman, exactement sur les mêmes coordonnées GPS, juste au-dessus des caisses de munitions. Un an que nous attendions de pouvoir revenir plonger sur ce site mais la situation sanitaire de ces derniers mois a reporté par deux fois déjà cette opération. Nous sommes 22 membres d’Odysseus 3.1 à nous retrouver pour cette mission scientifique dont 10 plongeurs et scaphandriers professionnels.


Photo © Franck LEBRUN

Mickael GUIO, plongeur Odysseus 3.1, raconte…

Gilet stabilisateur bouclé, détendeur en bouche, prêt pour la bascule arrière. On y est !

Derniers points avec Lionel, mon binôme. D’abord, sur la sécurité : inspecter son équipement de plongée, s’assurer qu’il se sent bien et rappeler le « temps fond » maximum.


Photo © Laurence FISCHER

Ensuite, sur le matériel que nous descendons : en plus de notre matériel de plongée, s’ajoutent une caméra, des lampes et le matériel  nécessaire pour assurer les prélèvements de sédiment. Deux carottes sont accrochées à ma bouée. Ces tubes en PVC transparent d’une longueur d’un mètre environ sont munis chacun d’un bouchon et d’une bouée (parachute) qui permettra de faire remonter l’ensemble à la surface une fois l’échantillonnage terminé. L’ensemble pèse à vide 4 kilos, ce qui ajoute un lestage supplémentaire conséquent. Enfin, nous nous mettons d’accord sur la procédure : qui fait quoi, quand et comment. 

Ça y est, Joris, le capitaine de l’Arioste, nous donne le feu vert. C’est parti ! 



L’année dernière, la plongée sur ce site avait été rapide et angoissante. Rapide, car à ces profondeurs, on ne s’éternise pas. Angoissante parce que je ne connaissais pas les membres de ma palanquée avec qui je plongeais pour la première fois, les conditions de plongée n’étaient pas optimales et nous ne savions pas ce que nous allions trouver…

On amorce la descente dans les abysses du Léman. Beaucoup détestent la plongée en lac. Moi, j’adore ! Positionnés à l’horizontal, comme en chute libre nous nous laissons couler… 

À quelques mètres sous la surface, la lumière disparaît. Nous ne sommes pas dans un noir absolu, mais dans une « soupe », à cause des sédiments en suspension. Nous continuons à descendre. Là, la thermocline se fait ressentir. Brrrr ! Il fait froid ! Je repense à la plongée de l’année dernière où j’avais oublié mes gants dans le coffre de la voiture et je pense à Yoan, qui est à quelques mètres en dessous et qui n’a pas voulu en mettre pour cette plongée… 


Photo © Franck LEBRUN

Moins 30 mètres et 5 degrés. Le manque de visibilité liée à la variation de température et aux sédiments a disparu. C’est le moment que j’adore. Le silence et l’obscurité. Le seul bruit sur lequel se concentrer est celui de ma respiration et celle de mon binôme. Le rythme respiratoire est important, il donne des informations sur le froid ou l’essoufflement éventuel du plongeur. Je constate que Lionel a une respiration très lente et régulière. Mon fou rire brise ce silence. Pour ce type de plongée, mon binôme consomme au moins un tiers d’air de plus que moi. Je sais qu’il enrage de ça ! 

Moins 47 mètres. Le fond est là, immobile, sans vie apparente. Il ressemble à de la mayonnaise. Il ne faut surtout pas s’y poser, on s’y enfoncerait. Le binôme, Rachid et Yoan, va vers le nord, nous piquons au sud. 


Photo © Franck LEBRUN

A partir de ce moment, notre visibilité est réduite au faisceau de nos lampes. Positionnés à 2 mètres au dessus du fond, nous évoluons, concentrés, dans ce noir glacial, envoûtant, oppressant. 

Voici 5 minutes que nous palmons sur ce désert. Nous faisons un point sécurité entre nous sur le volume d’air. Face à nous, un gros nuage de vase a été soulevé. Nous avons sans doute effrayé un silure ou un brochet. Pour éviter de se perdre dans ce nuage, on prend le cap à l’ouest. 



Nos lampes scannent ce fond, vide. Le temps passe, il va falloir penser à remonter, bredouille. Et comme souvent, c’est à ce moment que je la distingue sur ma droite. Est-ce la même caisse que l’année dernière ? Apparemment non. Après 8 minutes de nage, il était évident que nous n’étions plus du tout sur le point GPS de notre largage. 



Mes yeux croisent ceux de Lionel. Nous sommes heureux d’être là, et maintenant, il va falloir faire vite. Tandis que Lionel réalise quelques images vidéo autour de la caisse, je prépare le matériel. 

Carottage UN et DEUX positionnés ! 


Photo © Franck LEBRUN

La première est à quelques centimètres de la caisse, où l’on distingue très nettement les obus, en forme de cylindres blancs de 6 à 8 cm de diamètre et d’une longueur de 30 cm environ. Je récolte les moules que je m’empresse de mettre dans le filet. Ces trois opérations ont fait remonter la vase et la visibilité devient nulle. Je sais que mon binôme est là, je l’entends respirer…



Un coup de poumon-ballast me fait décoller du fond et de la caisse. Je donne à Lionel, toujours concentré sur mes mouvements et sur sa caméra, le filet de moules, ainsi qu’une planche de la caisse qui était décrochée que voulaient les scientifiques. J’aperçois dans cette bouillasse mes carottes. Je retire la première, je la bouchonne, puis la même opération pour la seconde. Nous voici dans un nuage de vase ! 

Temps fond 16 minutes ! C’etait le max du max ! On remonte ! 

Dans l’impossibilité d’arriver à gonfler les parachutes qui m’auraient délesté des deux carottes, et ne voulant pas que ce soit générateur de stress et donc d’accident, nous amorçons notre remontée assez chargés. 

Nos regards se croisent sans cesse jusqu’au palier de décompression. On y lit notre satisfaction d’avoir accompli énormément de choses en une seule plongée. D’abord d’avoir trouvé une nouvelle caisse, et surtout d’avoir réalisé l’ensemble des échantillons & images en même temps ! 

Mon ordinateur sonne. Ce sera un palier de 3 minutes à 6 mètres, puis, 19 minutes à 3 mètres. 

Le fond est loin maintenant, et la remontée est pénible. La caméra de Lionel s’est décrochée, et est considérée comme perdue. Nos images aussi !! De mon côté, le frottement de mes genoux sur la carotte a fait sauter un bouchon ! J’ai perdu la moitié de sédiments de l’échantillon. 

Le froid commence à arriver. Rester 20 minutes à la même profondeur, c’est, comment dire, très long. Nos mains étant bien chargées, nous ne pouvons même pas occuper notre temps de palier à jouer à pierre-papier-ciseaux. 

Tandis que les dents commencent à claquer, mon ordinateur sonne la fin des paliers. Fausse joie :  Lionel, lui, a quatre minutes de plus. Bon ben on attend… Ça n’en finira jamais !

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